La canicule est un problème politique. Il est temps de le traiter comme tel.
Alors que l’été vient à peine de commencer, la Belgique traverse déjà sa deuxième vague de chaleur de l’année. Avant 1990, une telle vague survenait tous les deux ans environ. Aujourd’hui, on en compte 3 à 4 par an, et ce rythme ne va pas ralentir.
Ces derniers mois ont eu de quoi dérouter : froid, canicule, inondations graves, retour du froid, nouvelle canicule. On ne peut plus parler de météo capricieuse. C’est le dérèglement climatique, visible et installé dans notre quotidien.
Et ce dérèglement tue. En 2024, la chaleur a causé 269 décès en Belgique. À l’échelle européenne, l’OMS estime que les canicules ont tué plus de 200 000 personnes en quatre ans. “La chaleur est un tueur silencieux, mais elle n’est pas une fatalité”, rappelle l’organisation.
Or jusqu’ici, la réponse politique belge s’est résumée à diffuser des conseils : boire de l’eau, fermer les volets. On ne peut plus se cantonner à ça quand il fait 35° dans un appartement ou sur un chantier. Laisser nos grands-parents mourir de chaud en silence ne peut pas devenir la norme.
La vérité, c’est que les canicules que nous vivons aujourd’hui seront probablement les plus fraîches du reste de notre vie. Nos villes, nos logements, notre droit du travail ont tous été conçus pour un climat qui n’existe plus.
C’est pourquoi Ecolo publie un Plan Fraîcheur : des mesures concrètes pour que la Belgique cesse de subir la chaleur et commence enfin à s’y adapter.
Ce qui existe déjà, et pourquoi ça ne suffit plus
La Belgique dispose depuis une vingtaine d’années du plan “Forte chaleur et pics d’ozone”, né au lendemain de la canicule de 2003 qui avait tué 45 000 personnes en Europe. Il fonctionne en trois phases (vigilance, avertissement, alerte) et diffuse des consignes aux hôpitaux, maisons de repos et au grand public.
C’est un bon système d’alerte. Mais vingt ans après sa création, il reste essentiellement informatif et réactif : il surveille, il prévient, il recommande de boire de l’eau. Il ne transforme rien, il ne nous prépare pas collectivement. La Belgique a le thermomètre, mais pas de plan d’action.
Les canicules ne sont plus des évènements exceptionnels. Elles sont devenues une réalité structurelle qui appelle des solutions pérennes. C’est précisément ce manque que le Plan Fraîcheur propose de combler.
Trois axes, deux horizons
Le plan s’articule autour de trois axes : protéger les personnes vulnérables, protéger au travail et à l’école, et adapter nos villes et infrastructures. Pour chacun, deux horizons : des mesures applicables dès cet été, et des mesures plus structurelles pour transformer durablement notre société.
Axe 1 : Protéger les personnes vulnérables
La canicule accable tout le monde, mais d’abord les personnes âgées, les malades, les jeunes enfants, les personnes isolées et celles qui vivent dans des logements surchauffés qu’elles ne peuvent ni rénover ni quitter.
Des actions existent déjà : des CPAS recensent les personnes à risque, des associations distribuent de l’eau, certaines communes ouvrent des lieux rafraîchis. Mais cela reste des initiatives isolées, inégales selon les territoires. Résultat : être protégé pendant une canicule, c’est encore trop souvent une question de chance selon l’endroit où on vit.
Dès cet été, Ecolo propose :
- Un lieu public frais dans chaque quartier, accessible à moins de 15 minutes à pied. Bibliothèques, cinémas et théâtres publics, musées, halls communaux, édifices religieux : des lieux qui existent déjà et peuvent ouvrir leurs portes. Mais aussi de véritables salles communautaires climatisées, pensées comme des lieux de vie, avec une présence médicale si nécessaire.
- Un réseau “chaleur humaine” communal : un recensement volontaire des personnes isolées, âgées ou à mobilité réduite, avec un protocole d’appels et de visites dès le déclenchement de l’alerte, assuré par des volontaires ou la Croix-Rouge.
- L’accès aux piscines publiques et zones de baignade à 1 euro pendant les vagues de chaleur. Se rafraîchir ne doit pas être un privilège.
- Des fontaines publiques remises en service et étendues, de l’eau fraîche et des brumisateurs distribués gratuitement dans les quartiers les plus vulnérables.
À moyen terme :
- En finir avec les passoires et bouilloires thermiques par un effort massif de rénovation soutenu publiquement, et une régulation des loyers qui empêche que les plus précaires restent piégés dans des logements invivables dès que le thermomètre grimpe.
- Un plan régional pour adapter les maisons de repos et de soins au dérèglement climatique, avec un programme de formation du personnel.
- Une intégration structurelle des risques climatiques dans nos hôpitaux et notre médecine de première ligne.
La question de la climatisation mérite qu’on s’y arrête : la plupart des gens n’en ont pas les moyens, ou vivent dans des logements en location où elle est impossible à installer. Et multiplier les appareils individuels ne fait qu’aggraver le problème : la chaleur extraite des intérieurs est rejetée dehors, faisant grimper encore la température des rues. Plutôt que de laisser chacun se débrouiller seul, il faut penser une politique du refroidissement collective et socialement juste. Climatiser des lieux publics partagés accessibles à tous, c’est le premier levier. C’est aussi, fondamentalement, une question d’égalité.
Axe 2 : Protéger au travail et à l’école
Au travail
Quand il fait 40° sur un chantier, dans un entrepôt ou derrière les fourneaux d’un restaurant, continuer à travailler peut être mortel. En Europe, des travailleurs meurent chaque été de coups de chaleur. C’est aussi une absurdité économique : chaque degré au-delà de 20° entraîne une chute de 2 à 3% de la productivité.
Les règles existent : les employeurs ont l’obligation de fournir de l’eau fraîche, d’aménager des pauses, de suspendre certaines tâches. Mais ces règles sont peu contrôlées. Et les indépendants, eux, n’ont rien.
Dès cet été, Ecolo propose :
- Renforcer les contrôles dans les secteurs exposés. Intensifier les contrôles de l’inspection du travail dans la construction, l’horeca, l’agriculture et la logistique pendant les épisodes de forte chaleur.
À court/moyen terme :
- Le plafond de chaleur au travail. Au-delà d’un seuil de température défini par l’IRM, les secteurs les plus exposés peuvent adapter ou suspendre leur activité, sans perte de salaire pour les travailleurs et avec compensation pour les employeurs. Le dispositif fonctionne en trois niveaux : on adapte (horaires décalés, pauses renforcées), on ralentit (arrêt des activités extérieures, télétravail quand c’est possible), on stoppe (arrêt complet pour les secteurs les plus exposés). En cas d’arrêt complet, le revenu du travailleur serait garanti à 100% via le chômage temporaire pour intempéries combiné à un fonds intersectoriel mutualisé.
- Les indépendants couverts via une adaptation du droit passerelle. Le couvreur à son compte sur un toit à 40° n’a aujourd’hui aucun filet.
À l’école
Les bâtiments scolaires belges ont été construits pour un climat qui n’existe plus. Des cours bétonnées qui atteignent 50 à 60° en surface, des classes mal ventilées, des toitures qui accumulent la chaleur : des centaines de milliers d’élèves et d’enseignants suffoquent chaque année dans des conditions indignes. Un enfant qui transpire dans une classe à 35° n’apprend pas. Pourtant, il n’existe aujourd’hui aucun protocole contraignant pour adapter le fonctionnement des écoles en cas de canicule.
Dès maintenant :
- Autoriser les élèves à venir en shorts ou en robe. Certains établissements l’interdisent encore au nom du règlement intérieur. C’est une absurdité qu’on peut régler en 24 heures par simple circulaire.
- Suspendre les activités physiques aux heures les plus chaudes. Personne ne devrait faire du sport quand il fait 35°.
- Garantir l’accès à l’eau potable dans chaque classe. Dans certaines écoles, les élèves n’ont accès à de l’eau fraîche qu’aux récréations.
Pour l’été prochain :
- Un protocole canicule clair pour toutes les écoles : démarrage plus tôt le matin, activités allégées l’après-midi, journée écourtée dans les cas les plus sévères. Avec, dans tous les cas, un accueil garanti dans des locaux frais pour les enfants dont les parents ne peuvent pas se libérer.
À moyen terme :
- L’isolation des toitures combinée à des protections solaires extérieures. Un toit bien isolé peut faire baisser la température intérieure de 5 à 8° sans aucune climatisation.
- Le cool-roofing : recouvrir les toitures d’une peinture réfléchissante qui renvoie les rayons solaires. À New York, 1 million de m² ont déjà été peints en blanc depuis 2009.
- La végétalisation des cours : jusqu’à 12° de différence entre une cour entièrement bétonnée et une cour arborée. En Wallonie, plus de 500 écoles ont déjà bénéficié d’un soutien via l’opération “Ose le Vert, crée ta cour”.
- Une ventilation mécanique performante dans les classes, réfectoires et salles de sport, et climatisation d’appoint là où les températures restent insoutenables malgré l’isolation et la végétalisation.
Ce que le monde du travail et l’école ont en commun, c’est qu’on n’y va pas par choix quand il fait 40°. Ce sont des lieux contraints, où des centaines de milliers de personnes subissent la chaleur sans pouvoir y échapper. L’objectif du Plan Fraîcheur sur cet axe est simple : protéger les travailleurs contre les pertes de salaire, protéger les petites entreprises contre un risque qu’elles ne peuvent absorber seules, et reconnaître que les arrêts climatiques relèvent désormais d’un risque collectif. Comme on l’a fait pour la maladie ou le chômage.
Axe 3 : Adapter nos villes, nos espaces naturels et nos infrastructures
Protéger les personnes, c’est indispensable. Mais tant que nos villes resteront des pièges à chaleur, on ne fera que soigner les symptômes.
Le béton absorbe la chaleur le jour et la rejette la nuit, empêchant les corps de récupérer. Le bitume peut grimper jusqu’à 60° au soleil. Résultat : jusqu’à 12° de différence entre une rue entièrement bétonnée et un parc arboré juste à côté.
La solution la plus efficace, la plus écologique et la moins chère qui existe, c’est la nature. Vivre près de la végétation réduit le risque de mortalité de 30% pendant les vagues de chaleur. C’est aussi une question de justice sociale : ceux qui n’ont pas les moyens de partir ou de s’équiper d’une climatisation sont les premiers à en bénéficier.
Dès cet été :
- Adapter temporairement nos espaces publics : installer des structures d’ombrage, brumisateurs et points d’eau aux arrêts de bus, places et abords des services publics, là où les gens patientent et s’exposent.
- Étendre les heures d’ouverture des parcs publics en Wallonie et à Bruxelles pendant les vagues de chaleur, comme Lyon le fait déjà en ouvrant un parc toute la nuit de manière sécurisée.
Pour l’été prochain :
- Ouvrir partiellement le domaine royal de Laeken au public. Au coeur de Bruxelles s’étend un espace vert de 186 hectares (plus que la superficie de Saint-Josse, une fois et demi le Bois de la Cambre) fermé au public. Alors que la moitié de la population bruxelloise vit à moins de deux kilomètres du Canal, dans un espace densément peuplé qui manque cruellement de parcs, c’est de la justice sociale facilement activable.
À moyen terme :
- Multiplier les zones de baignade sécurisées. En Wallonie, 31 zones sont identifiées mais c’est encore insuffisant, et à Bruxelles il n’y en a pas du tout. Notre réponse : arrêter d’interdire et encadrer. Sur le modèle de la Seine à Paris, dépolluer nos canaux pour y créer des zones de baignade. Construire des piscines naturelles, comme cela se fait déjà en Flandre.
- 3 millions d’arbres supplémentaires d’ici 2030. Un objectif crédible : Céline Tellier en a fait planter 1,4 million et 4 200 km de haies en Wallonie en quatre ans via le programme “Yes We Plant”. Avec des toitures et façades végétalisées, et la désimperméabilisation des sols.
- Restaurer la nature comme infrastructure d’adaptation climatique : forêts, zones humides et milieux naturels qui régulent naturellement les températures et retiennent l’eau.
- Adapter notre agriculture : sols vivants, haies et arbres qui protègent à la fois les rendements, les agriculteurs et les écosystèmes.
- Rendre nos infrastructures publiques robustes face à un climat plus chaud. Rails qui se déforment, routes qui fondent, réseaux électriques sous tension : nos infrastructures ont été conçues pour un climat qui n’existe plus. Chaque investissement public doit préparer le pays au climat de demain.
- S’inspirer des savoir-faire bioclimatiques des pays du Sud : rues étroites, patios, murs épais, façades blanchies, urbanisme de l’ombre, ventilation naturelle passive. Des techniques éprouvées depuis des siècles qui peuvent inspirer nos politiques d’urbanisme.
Planter un arbre aujourd’hui, c’est créer une zone de fraîcheur pour dans dix ans. Remettre du vert dans nos villes, c’est une urgence de santé publique autant qu’une question de justice sociale. Les personnes qui n’ont pas les moyens de partir en vacances ou d’installer une climatisation sont précisément celles qui vivent dans les quartiers les plus bétonnés, les plus chauds, les plus exposés. Transformer le cadre, ce n’est pas qu’une question d’urbanisme : c’est décider collectivement que la fraîcheur n’est pas un luxe réservé à ceux qui peuvent se l’offrir.
L’adaptation est un choix politique
Ce plan n’est pas une liste de voeux pieux. Chaque mesure qu’il contient existe quelque part dans le monde, a été testée et a fait ses preuves. Les Espagnols adaptent leurs horaires scolaires depuis des années. Les Parisiens se baignent dans la Seine depuis 2024. Les Allemands ont des piscines naturelles dans chaque grande ville. Ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de volonté politique.
Ce qu’on vit aujourd’hui n’est qu’un avant-goût. Sans adaptation, les canicules à venir tueront plus, coûteront plus et rendront des pans entiers de notre vie quotidienne insupportables. Mais l’adaptation n’est pas qu’une affaire de survie. Une ville avec plus d’arbres, des cours d’école végétalisées, des rivières où l’on peut se baigner, des quartiers où il fait frais la nuit : c’est aussi une ville où il fait meilleur vivre, pour tout le monde et tout au long de l’année.
En Belgique, on a su construire une sécurité sociale pour protéger les travailleurs contre la maladie, le chômage et la vieillesse. Ces risques-là, on a décidé collectivement de ne pas les laisser au hasard. La chaleur est désormais un risque du même ordre. Il est temps qu’elle reçoive la même réponse : une réponse collective et correctement financée.
Le Plan Fraîcheur a été élaboré par le Centre d’études Jacky Morael d’Ecolo. Il est disponible en intégralité par ici.