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Un Tchernobyl souterrain en Belgique ?

Un Tchernobyl souterrain en Belgique ?

Le titre peut frapper mais l’enjeu est bien celui-là : allons-nous, après avoir largué dans la mer près de 30.000 tonnes de détritus nucléaires, enfouir dans notre sous-sol 15.000m³ de déchets hautement radioactifs sans autre débat sur les enjeux et les alternatives ?

J’ai eu l’occasion, il y a quelques jours, d’attirer l’attention sur l’addition cachée du nucléaire : il manque 22 milliards d’euros dans le fonds de financement de la gestion future des déchets. Je voudrais cette fois lancer un véritable cri d’alarme sur les risques d’une décision de principe relative à la construction souterraine d’un cimetière nucléaire qui nous engagera dans un processus aussi dangereux qu’irréversible.

Un débat confisqué

Pour mieux en confisquer les tenants et aboutissants, ce dossier est présenté comme étant purement technique alors qu’il est profondément politique et, plus encore, par les engagements qu’il entraîne, philosophique et éthique. C’est une question de société et même de civilisation qui est posée et qui mérite que les choix et leurs conséquences soient exposés et débattus largement et publiquement, tant dans les médias qu’au parlement.

Qu’on soit pour ou contre le nucléaire, les déchets qu’il génère sont une réalité physique qui doit être gérée avec un maximum de sécurité, de transparence et de débat démocratique. Mais en amont de la question de l’optimisation de la protection, c’est le principe même de l’enfouissement et plus encore de la (non)récupérabilité intemporelle des déchets que je souhaite éclairer et voir débattus.

Puisque rien n’a été prévu au moment de la construction des centrales et qu’il n’y a pas de « bonne solution » en matière de gestion des déchets nucléaires, il nous faut rechercher, ensemble, celle qui sera la moins mauvaise, et la justifier.

C’est cependant dans une relative indifférence et en contradiction flagrante avec ce que les citoyens demandent que le gouvernement belge s’apprête à prendre, dans les jours qui viennent, par simple arrêté royal, une décision qui engagera pourtant un nombre de générations futures comme aucune autre décision n’a été amenée à le faire jusqu’à présent.

Enfouir pour oublier

Quant au fond du dossier, l’option sur la table est celle du stockage géologique passif : les déchets seront stockés dans des galeries souterraines, construites dans une couche géologique (actuellement les recherches portent sur l’argile de Boom, à 220 m de profondeur) et les orifices seront scellés à tout jamais après une période de surveillance qui se limitera aux cent premières années alors que les déchets les plus radioactifs resteront dangereux plus d’un million d’années.

Dans le plan imaginé par le gouvernement, plus aucun contrôle ne sera exercé après un siècle et, pire, les déchets seront devenus inaccessibles et donc irrécupérables ; ce qui entre en contradiction flagrante non seulement avec une vision dynamique de la science mais aussi et surtout avec ce qu’une large majorité de citoyens ont exigé : que les déchets puissent être récupérés à tout moment.

La philosophie de la « solution » envisagée vise tout simplement l’oubli : tout doit être fait pour qu’on puisse oublier au plus vite que ces déchets seront sous les pieds de nos descendants, ce qui n’a rien de fiable ni de rassurant.

Comme l’écrit très justement Henning Mankell, c’est aussi un immense paradoxe : «Jusqu’à présent, nous avions toujours vécu non pour oublier, mais pour engendrer des souvenirs. ». Avec le stockage géologique de déchets nucléaires scellés à tout jamais dans les entrailles de la terre, « nous faisons tout pour qu’il soit définitivement oublié. Un cantique des cantiques de l’oubli»1. Après le mensonge pendant un demi-siècle de fonctionnement, l’oubli pendant un million d’années de stockage : voilà à quoi se résume tristement l’éthique du nucléaire.

Cette option qui prive les générations futures de toute capacité d’utiliser les probables avancées scientifiques ne se base pourtant sur aucun retour d’expérience. Et pour cause : il n’existe encore aucun site de stockage de déchets hautement radioactifs qui soit fonctionnel, où que ce soit sur notre planète.

L’échec américain

Aux États-Unis, un site souterrain accueille toutefois depuis 1999, à 700 mètres de profondeur, des déchets nucléaires militaires de moyenne activité à vie longue. Pensé sur base de la même philosophie et présenté comme l’exemple à suivre, y compris dans les documents qui préparent la décision que doit prendre la Belgique, le WIPP2était prévu pour préserver l’environnement de toute fuite pendant des centaines de milliers d’années.

En février 2014, après moins de quinze ans de fonctionnement, une réaction chimique se produit à l’intérieur d’un seul fût de déchets et provoque la rupture de celui-ci, libérant du plutonium et de l’américium, substances radioactives particulièrement dangereuses. Cet accident, supposé ne jamais pouvoir se produire, coûtera deux milliards de dollars. Deux milliards pour un fût qui prend feu ! Et dire que d’aucuns veulent, aux États-Unis comme en Belgique, y en enfouir plusieurs milliers…

Heureusement toutefois que cet accident est survenu alors que le site était encore ouvert et les déchets accessibles et récupérables. Que serait-il advenu si l’incendie s’était produit après fermeture définitive ? Selon certains experts : un Tchernobyl souterrain, du nom prémonitoire de cette ville martyr qui, en russe, signifie « absinthe », comme cette boisson dont Oscar Wilde disait qu’elle apportait l’oubli…

En Suède, autre point d’appui du dossier belge, la justice vient de rejeter ce 23 janvier 2018 le projet de stockage géologique, estimant que il y a beaucoup trop d’incertitudes sur la tenue à long-terme des conteneurs remplis de déchets qui seraient entreposés à tout jamais dans le stockage géologique tel qu’envisagé.

L’alternative réversible

Que faut-il de plus pour stopper le dossier en Belgique et enfin envisager l’autre piste, moins dangereuse : celle du stockage temporaire, en subsurface, avec des déchets récupérables en permanence et qui permet à la société de se reposer tous les siècles la question de ce qu’elle souhaite et peut faire de ces détritus très dangereux que nous leur aurons légués ?

Contrairement à ce que prétend l’Ondraf (l’organisme chargé de gérer ces déchets), il n’y a aucune nécessité de décider dès à présent. Cet argument de l’urgence est d’ailleurs utilisé pour défendre la même et unique option (et sa localisation à Mol) depuis plus de 30 ans3; c’est dire si sa relativité n’a d’égal que la durée de l’engagement qui serait pris. Le gouvernement des Pays-Bas vient de sagement prendre option ce 29 janvier 2018 pour reporter toute décision définitive à l’an 2100.

Ce sont plus de 10.000 générations de nos descendants qui seront engagées. Nous avons tout autant que nos voisins du nord le temps et le devoir de mener un large débat de société autour de cet enjeu.

Si, malgré cet appel que je formule aujourd’hui, le gouvernement belge devait persister dans son choix, il resterait alors aux citoyens à se mobiliser et à se faire entendre dans le cadre de la consultation publique liée à la nécessaire étude d’impact environnemental qu’un tel projet exige. Gageons que nous ne devrons pas en arriver là pour éviter qu’un Tchernobyl souterrain ne se construise sous nos pieds.

 

1Henning Mankell, Sable mouvant, Fragments de ma vie, SEUIL, septembre 2015.

2Waste Isolation Pilot Plan, Carlsbad, Nouveau-Mexique (USA).

3Voir par exemple le rapport de la commission d’enquête Transuklear, Doc 26/5 – 1988 p. 24-25.