Entretien avec Samuel Laurent, responsable des Décodeurs du Monde.fr

On entend parler presque quotidiennement des ‘fake news’. De quoi parle-t-on concrètement ?

Au départ, une fake news, c’était quelque chose de divertissant. Maintenant, il y a plusieurs réalités derrière ce terme. Ces derniers temps, ce concept renvoie surtout aux publications orientées (par ex. Sputnik, RT,…) qui visent à distiller leur thèse, souvent d’extrême-droite ou russophile, pour influencer le débat public. On parle aussi de fake news pour désigner les intox, les rumeurs malveillantes ou les fausses informations visant à déstabiliser un adversaire politique.

Mais la fake news, c’est aussi le pastiche humoristique (type Gorafi ou Nordpresse) ou les faux sites d’informations dits ‘appeaux à clics’ (comme NBC.com.co), qui ressemblent à des sites d’actualité mais qui cherchent uniquement à faire le buzz pour des raisons exclusivement commerciales.

Enfin, c’est aussi devenu l’outil favori des partisans des théories du complot, qui y trouveront toujours de quoi disqualifier les articles de presse supposés menteurs et manipulateurs.

C’est-à-dire ?

On observe une défiance de la part de la population vis-à-vis de la presse et des journalistes, « tous menteurs, tous vendus ». La vérité serait ailleurs. Les politiques eux-mêmes encouragent à leur manière ce phénomène, en tapant sur la presse régulièrement (Trump), s’ils se sentent acculés (Fillon pendant la campagne présidentielle) ou pour servir leurs propres intérêts (« les médias vous mentent, venez vous informer sur mes supports, c’est là que se trouve la vérité »).

Ce phénomène n’a-t-il pas toujours existé ?

La propagande, l’orientation de la communication ou la propagation de rumeurs contre un adversaire ont bien sûr toujours existé. Mais les outils actuels, comme les réseaux sociaux, y donnent un écho et une puissance incroyables. Tout est information. Tout peut circuler sans limite. La source importe peu: puisque tout le monde partage cette information, elle est forcément vraie. Elle doit avoir été vérifiée par quelqu’un quelque part. On observe également la montée en puissance du style ‘éditorial’, notamment via les youtubeurs, qui mélangent faits et commentaires.

C’est possible de décoder toutes ces informations qui circulent ?

La genèse des Décodeurs, c’est le fact checking politique. On a ensuite regroupé d’autres spécialités de la rédaction, à savoir le data-journalisme et la pédagogie, sous une même coupole. On était 7 en 2014 lorsqu’on a lancé la version actuelle des Décodeurs, on est maintenant 12. Notre job, c’est de vérifier les déclarations, les affirmations et les rumeurs en tous genres. Nous recoupons, remettons les informations en contexte, nous les expliquons, nous répondons aux questions que les gens nous posent. Nous prenons le temps nécessaire, sans céder à l’emballement général. Pour prendre un exemple récent, les ‘MacronLeaks’ ont soulevé beaucoup de questions: ils nous apparaissaient clairement comme quelque chose de louche, allions-nous dès lors traiter ou non l’information ? Si oui, comment ? Par quoi commencer ? Pendant qu’on tentait d’analyser tout ça avec prudence, un volume dingue d’informations circulait déjà un peu partout. Ça paraît décalé mais une fois la vague passée, la froide analyse prend tout son sens.

Avez-vous le sentiment que le public est réceptif ?

Oui. Les fake news font évidemment des dégâts et forgent des opinions basées sur des mensonges. Mais paradoxalement, la multiplication des fausses informations contribue à la construction d’une prise de conscience. Les gens finissent par faire la différence. Et c’est là qu’on intervient, à notre échelle, pour analyser, remettre les perspectives et leur permettre d’avoir les clés. Notre nombre d’abonnés augmente de façon constante, une façon de nous montrer que nous répondons à un besoin et que ce travail en vaut la peine !

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/

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