Entretien avec Alain Eraly, sociologue et professeur à l’Université Libre de Bruxelles

BRUSSELS,BELGIUM-SEP. 09, 2008 – Alain Eraly
(Reporters©Danny Gys)

Pull out :

« Ce n’est qu’ensemble que la classe politique pourra regagner sa légitimité »

Alors que les dernières secousses de la crise politique dans laquelle le président du CdH Benoît Lutgen nous a plongés en juin dernier se font encore sentir, nous avons interrogé le sociologue Alain Eraly sur cette relation ambiguë qu’entretiennent les citoyens et leurs représentants politiques.

La crise de légitimité du politique n’a-t-elle pas toujours existé ?

On observe en tout cas une perte de légitimité du politique et cette perte est structurelle, elle s’observe dans la plupart des démocraties occidentales. Cette crise trouve ses racines dans la dynamique profonde de nos sociétés, simplement elle peut se renforcer ponctuellement à la suite d’événements tels que les scandales de Publifin ou du Samusocial.

En quoi l’évolution de nos sociétés est-elle une question fondamentale ?

Le fait majeur, me semble-t-il, c’est l’érosion de l’imaginaire du collectif – certains parlent d’une « crise du vivre ensemble » ou d’une « désaffiliation ». Il nous est devenu plus difficile de donner un sens concret à notre appartenance à la communauté – à la solidarité, la citoyenneté, la civilité. Les raisons de cette érosion sont multiples. Il y a la diversité culturelle de nos sociétés, la perte du passé et des traditions, la fragmentation du monde commun engendrée par les technologies de la communication, la mobilité géographique : les gens s’enracinent moins souvent dans des lieux, ils peuvent échanger avec un ami au-delà de l’océan tandis qu’ils ignorent leur voisin de palier, passer leur temps dans des lieux anonymes comme les gares, les aéroports, les shopping centers… Le lien social s’affaiblit. La construction du « nous » ne peut plus s’appuyer sur des lieux stables, un passé commun, un avenir partagé. Or, la légitimité du politique prend notamment sa source dans cette fonction d’incarnation de la communauté. Lorsque s’effrite le sentiment d’appartenir à un projet collectif s’effrite forcément la légitimité du politique.

Le politique n’est il pas responsable de cette situation?

Le citoyen n’est pas convaincu, non sans raison d’ailleurs, que les ressources publiques sont bien utilisées. Et des affaires comme Publifin ou Samusocial alimentent cette méfiance et contribuent à la mauvaise image du politique. Cela fait vingt ans que j’observe avec un étonnement croissant le manque d’énergie du politique pour réformer les services publics et les placer au-dessus de tout soupçon d’inefficience. Et ceux qui, comme Ecolo récemment, cherchent à introduire des réformes n’en tirent aucun bénéfice politique. C’est étrange autant que regrettable.

Le citoyen semble ne plus croire ses responsables politiques, tout en ayant encore envie d’y croire…

Il faut interroger à la fois la machine qui fabrique en permanence à la fois des désillusions et des illusions. D’un côté, la critique du politique est devenue proprement culturelle, elle est un mode de vie, quasiment un délassement – au point qu’il devient difficile, dans certains milieux, de défendre les acteurs. Les gens veulent croire qu’ils sont victimes du politique, et les médias entretiennent cette victimisation.

De l’autre côté, la même machine médiatique fabrique des phénomènes charismatiques de plus en plus éphémères. Des figures surgissent dans les médias et l’opinion, elles captivent un moment l’attention publique, catalysent des espérances, avant d’être remplacées par d’autres, dans un cercle sans fin.

Impossible de sortir de ce cercle?

A mon sens, il faudrait pour cela que la classe politique dans son ensemble assume de sortir une bonne fois de la société du spectacle. Qu’ils refusent la pipolisation, l’exhibition de l’intimité, les émissions de variétés, les petits scoops minables qui finissent par dénaturer la nature même du politique. À ce petit jeu, certains peuvent gagner des points individuellement, mais collectivement tout le monde est perdant.

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